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Mardi, 28 FĂ©vrier 2017 16:22

Interview avec Khadija Amrir, ancienne condamnée à mort

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Elle avait passĂ© plus de temps en prison qu’en libertĂ©. Khadija Amrir, condamnĂ©e Ă  mort pour le meurtre de son mari en 1995, a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e le 2 aoĂ»t 2016, suite Ă  une succession de grĂąces royales pour bonne conduite. Son nom circule dans les couloirs. Il provoque admiration et Ă©motion. Souvent qualifiĂ©e de prisonniĂšre modĂšle au cours de ses 22 annĂ©es d’emprisonnement, Khadija Amrir n’a jamais acceptĂ© sa condamnation, n’a jamais cessĂ© de se battre et Ă  peine sortie de prison, elle se dĂ©clare dĂ©jĂ  prĂȘte Ă  tĂ©moigner pour lutter contre la peine capitale. 

Quelle Ă©tait votre vie avant d’ĂȘtre condamnĂ©e Ă  mort ?

J’avais 9 frĂšres et sƓurs. Ma mĂšre Ă©tait morte lorsque j’avais deux ans, et mon pĂšre s’était remariĂ©. Je voulais devenir hĂŽtesse de l’air, mais mon rĂȘve a tournĂ© court quand, l’annĂ©e de mes 15 ans, ma famille m’a forcĂ© Ă  me marier avec le fils de ma belle-mĂšre
 mon frĂšre en somme. J’avais grandi avec lui, il n’avait rien d‘un mari pour moi. Il disait que ça changerait peut-ĂȘtre aprĂšs avoir eu des enfants, mais non. J’ai eu 2 enfants et malgrĂ© eux, ma vie n’avait pas de goĂ»t. J’étouffais.

En 1995, vous ĂȘtes condamnĂ©e Ă  mort pour le meurtre de votre mari. Vous avez 20 ans Ă  l’époque.

4 personnes Ă©taient accusĂ©es avec moi. Mon avocat me disait que mĂȘme si les autres Ă©taient condamnĂ©s, moi je sortirais, car je n’avais pas commis le crime. Quand le verdict de peine de mort a Ă©tĂ© prononcĂ© contre moi, j’étais tellement choquĂ©e, que je n’ai rien pu exprimer. On me traitait comme si j’étais inhumaine, c’était tellement injuste. Je n’ai pas pleurĂ©, pas criĂ©. J’ai passĂ© 2 ans en Ă©tat de choc, Ă  ne pas pouvoir parler. 

Puis au bout de deux ans, on m’a confiĂ© une classe d’alphabĂ©tisation en prison. J’enseignais Ă  des femmes qui ne parlaient pas l’arabe. Je travaillais tous les jours comme bĂ©nĂ©vole, ça m’a fait du bien. J’ai beaucoup aimĂ© enseigner, mais la prison de Casablanca Ă©tait trĂšs difficile Ă  cause de la surpopulation et de la violence. Je ne supportais pas cet environnement.

AprĂšs 4 ans et demi passĂ©s Ă  la prison de Casablanca, vous ĂȘtes dĂ©placĂ©e Ă  la prison de Tanger.

Quand je suis arrivĂ©e, ils ont vĂ©rifiĂ© mon dossier, ils ont vu que mon parcours Ă©tait pacifique, alors ils ont acceptĂ© de me donner des responsabilitĂ©s. J’ai donc travaillĂ© Ă  la cuisine. Je gagnais 1000 dirhams* tous les 3 mois. C’est peu, mais ça me permettait d’acheter quelques petites choses. 

La derniÚre exécution de condamné à mort au Maroc a eu lieu en 1993, soit 2 ans avant votre propre condamnation. Puis le pays est entré en moratoire de fait.

Comment avez-vous vĂ©cu cette situation ? Avez-vous eu peur d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©e ?

On me disait que si un jour j’étais transfĂ©rĂ©e dans une autre prison, ce serait pour m’exĂ©cuter. Je ne dormais pas. J’acceptais mon destin, mais j’avais trĂšs peur d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©e. 

Avez-vous pu garder un contact rĂ©gulier avec votre famille ?

Avec mon pĂšre, oui. Quand j’ai Ă©tĂ© condamnĂ©e Ă  mort, il a divorcĂ© de ma belle-mĂšre. Il voulait me voir libre avant de mourir, c’était son rĂȘve. Il a rĂ©ussi. Il est mort 40 jours aprĂšs ma libĂ©ration, il avait 103 ans. Mais Ă  leur divorce, c’est ma belle-mĂšre qui avait eu la garde de mes enfants. Le plus dur pour moi, c’est de ne pas les avoir vus pendant tout ce temps. Aujourd’hui, j’essaie de rĂ©tablir une relation avec eux, mais rien que de dire le mot « maman Â» est douloureux pour eux.

Quelles ont Ă©tĂ© les Ă©tapes de votre libĂ©ration ?

J’ai fait des demandes de grĂące, sans jamais baisser les bras, avec l’aide de mes avocats. J’ai fait des demandes Ă  tout le monde. J’avais constamment une lettre sur moi pour pouvoir la donner, si quelqu’un venait. Et je voulais coĂ»te que coĂ»te avoir un dossier irrĂ©prochable, quitte Ă  me laisser insulter sans rĂ©pondre, dans la prison, pour ĂȘtre sĂ»re qu’aucun problĂšme de comportement ne soit notĂ© dans mon dossier. 9 ans aprĂšs ma condamnation Ă  mort, j’ai obtenu une premiĂšre grĂące royale. Ma peine Ă©tait commuĂ©e en prison Ă  vie, mais pour moi, c’était presque la mĂȘme chose. Ne pas avoir de date de sortie, c’est terrible. Dans les prisons, chacun a son calendrier dont il barre les mois Ă  mesure qu’ils passent. Mais moi je n’en n’avais pas, et je rĂȘvais de pouvoir faire des croix sur un calendrier, comme les autres. 

Puis une autre grĂące m’a Ă©tĂ© accordĂ©e, et la prison Ă  vie a Ă©tĂ© commuĂ©e en peine de 30 ans de prison. J’ai enfin eu une date de sortie. 2023, c’était encore trĂšs loin, mais j’avais le pressentiment que je sortirais avant. Je n’ai jamais perdu espoir. En 2013, une autre condamnĂ©e Ă  mort est arrivĂ©e. Je l‘ai aidĂ©e car elle voulait se suicider. Je lui ai donnĂ© de l’espoir, je lui ai dit : Â«  Regarde, je devais ne jamais sortir d’ici, et me voilĂ  maintenant avec une date de sortie ! Â» Puis vous ĂȘtes rentrĂ©e en contact avec le Conseil National des Droits de l’Homme.

C’est mon avocat qui m’a donnĂ© leur contact. Je les ai appelĂ©s, et 10 mois seulement aprĂšs, j’étais sortie. Je remercie M. Essabbar, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du CNDH**. C’est grĂące Ă  lui que je suis sortie. Pendant la fĂȘte du trĂŽne, le roi a accordĂ© des grĂąces, mais mon nom n’était pas dedans. Puis une gardienne est venue me prĂ©venir que l’on avait diminuĂ© ma peine de 2 ans, que j’allais sortir en 2021 ! Ça c’était le vendredi. Le lundi suivant, mon avocat m’a appris que j’étais libĂ©rĂ©e, j’ai ramassĂ© mes affaires et je suis partie sur le champ.

Je ne remercierai jamais assez Sa MajestĂ© Le Roi Mohammed VI  de m’avoir accordĂ© sa grĂące Royale.

Mes vifs remerciements vont également à M.Essabar, pour son engagement et son dévouement dans sa noble mission de sensibilisation contre la peine de mort.

Vous ĂȘtes libĂ©rĂ©e depuis 2 mois, comment allez-vous, comment voyez-vous votre avenir ? 

La vie est encore difficile, notamment parce que je n’ai pas de moyens financiers. Je compte sur la fondation Mohammed VI pour la rĂ©insertion sociale des ex-condamnĂ©s pour pouvoir trouver un travail. Quelques amis m’aident Ă©galement dans ma quĂȘte et je les remercie pour leur encadrement. Je ne veux pas ĂȘtre dĂ©pendante des autres, je veux travailler. Pendant mes annĂ©es de prison, j’ai passĂ© un diplĂŽme de couture et un autre de coiffure. J’ai refait mon CV et je cherche un travail. Je veux aussi tĂ©moigner. Il faut continuer le combat, aider les gens dans le couloir de la mort, surtout que parmi eux, il y a des innocents. Si jamais on les exĂ©cute et qu’on dĂ©couvre ensuite qu’ils Ă©taient innocents, que fera-t-on ? 

* Environ 93 € 
** Le Conseil National des Droits de l’Homme prĂ©cise qu’il avait effectuĂ©, reprĂ©sentĂ© par son SecrĂ©taire GĂ©nĂ©ral,  Monsieur Essabar, ainsi qu’une dĂ©lĂ©gation relevant du mĂȘme Conseil, des visites de femmes condamnĂ©es Ă  mort au Maroc et qui sont au nombre de trois. Cette visite fĂ»t le premier contact de Mme Amrir avec M. Essabar Mohammed, connu pour son militantisme pour l’abolition de la peine de mort.

 

Entretien réalisé le 6 décembre 2016 par BérangÚre Portalier, responsable de la communication à Ensemble contre la peine de mort (ECPM)

Read 230 times Last modified on Mardi, 16 Mai 2017 13:32

 
 
 
 
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